Scène première
LE BRET, ROXANE
LE BRET
Bonjour, Roxane.
ROXANE
Bonjour, Le Bret. Comment va ?
LE BRET
C’est pour vous que je m’inquiète le plus, je crois.
ROXANE
Ce n’est pas nécessaire : mon cœur est lors libre
De tout affreux doute, que m’offrait toute fibre
De bêtise du beau et d’esprit du plus fort.
LE BRET
Mais à ce dernier, donc, y pensez-vous encor ?
ROXANE
Je ne puis oublier qui me donna plaisir
Tandis que cet homme vivait, de tout, le pire.
Je dois bien avouer qu’il n’était pas très joli,
Mais il avait la plus grande beauté : l’esprit.
Je suis triste qu’il m’ait quittée, mais malgré tout,
Il m’apprit à aimer, comme lui, comme un fou.
C’était bien plus qu’un cousin, bien plus qu’un ami,
Mais mon amant de cœur, de joie, et puis d’esprit.
Car lui, lorsqu’il fait l’amour, – ah ! il réfléchit !
Et donne ainsi le même plaisir. Et ainsi,
Alors que nous crûmes tous, vous, lui, même moi,
Que j’aimais cet autre homme, il revenait de droit
Que l’amour que j’offrais n’était que pour celui
Qui m’aima bien longtemps, et que j’aime aujourd’hui.
C’était bien le plus doux, et puis le plus gentil
De tous ceux que j’aie jamais connus. Et depuis
Le jour où j’ai deviné, où il m’a quittée,
Je me rends compte alors de ce que…
LE BRET
Vous pleurez ?
ROXANE
Bien sûr ! Comment pourrais-je ne pas regretter
Celui qui si longtemps et si bien m’a aimée ?
Ce serait tant ingrat, lamentable et méchant
Que crottin, que mes mains, serait moins salissant !
J’aimerais tant pouvoir tout recommencer, tout,
Mais il est mort si vite, que je…
LE BRET se retournant
Taisez-vous !
Je ne puis rien entendre sur sa dure mort
Qui me touche à tel point que je n’ai que remords
Et tristesse en mon âme, et…
Il fond en larmes.
ROXANE
Mon ami, pleurez :
C’est, avec le sommeil, le mieux pour vous soigner.
Ces larmes vous quittant sont… comme un incendie !
Tout brûle tout autour, et petit à petit,
La forêt, l’herbe, les fleurs, les gens, rien n’est plus;
Mais dans le désert, la nature mise à nue,
La terre est plus fertile, et de nouvelles choses,
Plus modernes, plus neuves, sortent, telles proses,
A flot des mains des gens, parfois du pyromane
Lui-même.
LE BRET
C’est peut-être vrai; mais si tout fane,
Que se passe-t-il, si, sur la terre brûlée,
Plus rien ne pousse ou croît ?
ROXANE
Ca ne peut arriver.
La nature a créé le plus beau des systèmes :
Tout ce qui est détruit redeviendra le même !
Repoussent vite plantes sur ce qui est boue;
C’est cela pour les fleurs, et c’est cela pour tout.
LE BRET
Roxane, vous écoutez-vous ? On dirait bien
Que vous parlez comme parlait votre cousin !
C’est bien du sang que provenait son éloquence
- Et la vôtre !
ROXANE
C’est bien vrai, en un certain sens :
J’ai de l’éloquence, mais aussi de l’esprit.
Mais insinuer que j’atteins mon feu ami,
C’est comme blasphémer sur le Seigneur lui-même !
On ne saurait pas dire de celui qui aime,
Depuis qu’il est né, le plus jouer avec les proses,
Qu’il est moins bon que Monsieur Tel ou Monsieur Chose,
Juste parce qu’il est moins connu que ces autres :
Il n’y a de talent qui égale le nôtre,
A nous, membres de la famille Bergerac.
LE BRET
Quel triste coup du sort que cette lourde attaque !
Madame, vous auriez fait avec Cyrano,
De tous les couples de la Terre, le plus beau,
Si ce grand homme n’était pas plus qu’un défunt.
ROXANE
Me dire tout cela après sa mort n’est bien
Qu’à rendre plus pesant son attristant départ !
Allons, rejoignons donc les autres : il est tard.
Cyrano avait nombre d’amis.
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