Scène troisième
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DE GUICHE
Vicomte, cela suffit ! Partez donc d’ici,
Ou honorez le défunt, mais pas l’ennemi !
VICOMTE
L’honneur ne revient de droit qu’à qui le mérite !
Or donc, ce n’est son cas !
LE BRET
Allez vous-en, et vite,
Ou, morbleu, vous le paierez !
RAGUENEAU calme
Vicomte, écoutez,
Ce que vous faites ici est déraisonné !
Imaginez, c’est comme si vous insultiez
Le gâteau au milieu de tous les cuisiniers !
VICOMTE dédaigneux et moqueur
Et quel mal à cela ?
RAGUENEAU fulminant
Monstre, déguerpissez !
Sans cœur, sans sentiment ! Vous mériteriez que…
Que… que… je vous prive de mes repas, et de
Mes desserts !
VICOMTE se moquant
Ah, quel désespoir !
ROXANE faisant reculer le comte à chaque insulte
Goujat, faquin,
Malotru, fat, idiot, fou, débile, coquin,
Maraud, monstre… !
VICOMTE choqué
Que voilà un vocabulaire
Fort qui prouve votre amour !…
ROXANE
N’ai-je donc pas l’air
D’aimer mon feu cousin ? Ah, mais penser cela,
Que mon amour ne va à Cyrano, mérite
La mort !
Et, prenant l’épée de son proche défunt de la tombe, elle la plonge dans le cœur de la victime.
Sachez que mon envoi n’a pas de suite.
Le Vicomte tombe à terre, sans vie. Cris, murmures des invités.
LE FOSSOYEUR
Qu’j'ai donc été ben prévoyant d’creuser un trou !
LE BRET
Roxane, avez-vous donc perdu l’esprit ?
ROXANE
Du tout :
Mon mari l’a touché : j’ai fini le travail !
Il préparait les porcs; moi je tue le bétail !
Je m’autorise à dire que je fus mauvaise
Femme; j’ai le droit d’assurer que, sur moi, pèse
Un poids d’infidélité –bien qu’involontaire;
Mais sois sûr, Le Bret, que jamais je ne tolère
Que quiconque me dise que je n’ai aimé,
Adoré, adulé, -qu’à lui je n’ai pensé !
Cyrano, je l’aimais, j’avoue, inconsciemment;
Mais je l’aimais quand même, tudieu, bon sang !
LE BRET
Mais vous finiriez votre vie en prison !
Quel genre d’amour vous paraîtrait assez bon
Pour cette punition ?
ROXANE
Tous ! L’amour est prison
Pour chacun, car les chaînes que tous, nous portons,
Une fois que l’on aime –la fidélité,
Et la servitude, et la soumission et
L’admiration aveugle; ce sont ces chaînes.
LE BRET de plus en plus anxieux
Vous vous trompez : c’est le contraire de la Haine
Dont nous parlons ! Pourtant, l’Amour offre des ailes…
ROXANE s’emportant
Mais il nous les arrache ! Plus elles sont belles,
Plus ces amours nous tuent ! Imaginez le mien :
Cyrano m’adorait quand je ne disais rien,
Si ce n’est mon adoration envers d’autres,
Tels que Christian ! Or, dites-moi qui des nôtres
Supporte ce châtiment ! Sachez-le : personne !
Un autre exemple : pour moi qui l’aime enfin sonne
Un glas insupportable : celui de celui
Que je n’aimai que lorsque sa vie fut partie !
Et encore aujourd’hui, je désire l’aimer
Autant que j’aurais dû, bien qu’en sois-je attristé.
LE BRET effrayé
La milice, Roxane ! Vite, enfuyez-vous !
Tous les autres obéissent.
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