Je ne sais pas vraiment pourquoi, il y a quelques jours j’ai repensé à un petit évènement survenu dans mon enfance, comme ça arrive de temps en temps. Un morceau de mémoire oublié, qui soudain ressurgit, pour le meilleur ou pour le pire …
Enfin en l’occurence, et avec le recul, c’est assez drôle. Même si sur le moment j’étais assez désespérée.
Barbe Bleue
ou comment se tirer frauduleusement d’un mauvais pas
Étant une petite fille tout ce qu’il y a de plus normal, enfin le pensais-je, j’étais une habituée de la lecture. Nous empruntions régulièrement, mes camarades et moi, des livres à la bibliothèque de notre école primaire.
Je revois encore cet endroit, salle qui à l’époque me paraissait grande et dans laquelle nous prenions les photos de classe et écoutions des exposés passionnants sur le loup ou la formation des roches… En y réfléchissant à présent, ce n’était qu’une pièce assez grande certes pour accueillir sans faillir une cinquantaine de marmots et leurs encadrants, tapissée d’étagères regorgeant d’ouvrages tous plus passionnants les uns que les autres tels que les immortels J’aime Lire, Tom-Tom et Nana, et autres Charlie et la Chocolaterie.
Cette fois-là, j’avais reçu mon butin de la semaine, l’avais dévoré puis malencontreusement perdu. La coutume était, sévère mais juste, qu’en cas de perte les parents de l’étourdi bambin remboursent à l’avide bibliothécaire le prix du volume égaré, ou le remplacent par un autre qui viendrait à son tour connaître les joies des propriétaires multiples et des pertes intempestives.
Ma maman, persuadée que le meilleur moyen de graver dans ma mémoire d’enfant l’horrible évènement était de procéder à un échange d’otages, me fit préparer mon cartable en y incluant mon J’aime Lire préféré. Le drame ! Imaginez les pleurs et les cris d’une fillette capricieuse que l’on veut forcer à se défaire de son trésor de la semaine. Multipliez par 10 ou 15 : c’était moi.
Je ruminai mon triste destin toute la soirée, et une partie de la nuit. Déterminée à détourner le châtiment de mon mensuel adoré mais à le subir néanmoins, je me relevais subrepticement à une heure indue (il devait être vingt-deux heures trente) pour remplacer le condamné. Et qui ai-je choisi pour subir une éternité de torture sur les bancs de la bibliothèque de l’école ?
Le choix n’a pas été difficile. J’avais lu peu de temps avant le conte de Barbe Bleue, qui m’avait tout simplement terrorisée. Le livre, menaçant, attendait du fond de mes étagères le moment propice pour me sauter à nouveau dessus et occuper mes pensées. Ni une, ni deux, l’hideux bouquin trouva sa place dans le cartable.
C’est ainsi que j’ai pu détourner la punition maternelle pourtant largement méritée, tout en me débarrassant d’un cauchemardesque conte pour enfants.
Pour enfants vraiment ? Voici le texte, sans doute original, de La Barbe bleue de Charles Perrault. A vous d’en juger …
Petits bonus :
- Les morales du conte de Perrault, pour que ça serve à quelque chose et parceque la dernière est bien jolie ;
Moralité
La curiosité, malgré tous ses attraits,
Coûte souvent bien des regrets ;
On en voit, tous les jours, mille exemples paraître.
C’est, n’en déplaise au sexe, un plaisir bien léger ;
Dès qu’on le prend, il cesse d’être.
Et toujours il coûte trop cher
Autre Moralité
Pour peu qu’on ait l’esprit sensé
Et que du monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du temps passé.
Il n’est plus d’époux si terrible,
Ni qui demande l’impossible,
Fût-il malcontent et jaloux.
Près de sa femme on le voit filer doux ;
Et, de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître.
- L’illustration que Gustave Doré a fait pour le conte, au XIXème ;

- Une version édulcorée de cette même illustration, réadaptée pour faire moins peur aux enfants en couverture. A votre avis, le contenu a-t-il été modifié selon le même état d’esprit ?
